Institut royal Elcano
d'études internationales et stratégiques
http://www.realinstitutoelcano.org/analisis/146.asp
13 de noviembre de 2002
[NOTE:
- Texte en espagnol, voir message 1359 sahara-info
http://es.groups.yahoo.com/group/sahara-info/message/1359
- Texte en anglais, voir message 1016 sahara-update
http://groups.yahoo.com/group/Sahara-Update/message/1016 ]
La question du Sahara et la stabilité du Maroc
Ángel Pérez González (12/11/2002)
L'attitude actuelle de l'Espagne sur la question du Sahara est conforme
à ses intérêts dans la zone, elle coïncide avec la légalité
internationale et elle est soutenue par l'immense majorité des États et
des organisations non gouvernementales. C'est donc une position
enviable. La position du Maroc sur le territoire est confrontée à de
sérieux problèmes de viabilité, légaux et structurels, qu'il ne faut pas
perdre de vue. Aligner la position espagnole sur celle du Maroc sans une
négociation préalable qui protège les intérêts stratégiques de l'Espagne
n'est pas raisonnable. Surtout si l'on se réfère aux difficultés qui
jalonnent les relations bilatérales et aux antécédents historiques :
aucun intérêt concédé par l'Espagne n'a été rétribué convenablement par
le Maroc. Le rapport coût-bénéfice et la nécessité d'envisager d'autres
issues doivent être considérés à leur juste mesure.
Les analyses les plus récentes sur la situation du conflit du Sahara
suggèrent de manière voilée l'obligation de trouver un accord qui, en
son essence, respecte la souveraineté marocaine. La seule raison
communément avancée pour cela est la consolidation de facto de la
présence du Maroc grâce à un programme de colonisation et d'assimilation
réussi. Par ailleurs, la nécessité pour l'occident de compter sur des
soutiens dans le monde musulman dans la guerre antiterroriste fait de la
monarchie alaouite, plus encore qu'auparavant, un allié très apprécié.
Une telle alliance a un prix, dont l'un des éléments serait le Sahara.
Face à l'adoption d'une position favorable aux thèses marocaines de la
part du Royaume-Uni et des États-Unis, liée à l'attitude traditionnelle
française de soutien au régime marocain, nombre d'observateurs en
Espagne plaident pour une évolution rationnelle de la position de
Madrid. Mais la réalité de la question mérite une analyse plus prudente
et une évaluation des conséquences de tenir pour vraies des affirmations
discutables, entre autres, la solidité de la position marocaine dans le
conflit.
La position du Maroc
Pour comprendre l'importance du Sahara au Maroc, il faut partir de la
nature même du régime politique instauré après l'indépendance, édifié
sur deux pierres angulaires, une monarchie toute puissante et une
idéologie nationaliste établie sur l'expansion territoriale. Cette
dernière a constitué un ancrage sûr pour les forces politiques
marocaines et, conjointement avec son caractère de chef religieux, le
fondement de la légitimité du monarque. Aussi, à l'aune du succès de
cette expansion, a-t-on jusqu'ici mesuré le succès du monarque, de
Hassan II d'abord, puis de son fils. La pièce maîtresse de cette
expansion est le Sahara. Auparavant, avaient été effectuées l'occupation
par surprise de Ifni, l'intégration de Tarfaya et entreprise une courte
guerre contre l'Algérie. Le Sahara a présupposé la confirmation
définitive de Hassan II comme roi du Maroc et dès lors, sa perte a été
considérée comme un anathème, étant donné qu'elle remettrait en cause
cette légitimité. Ce fait a été bien instrumenté pour gagner l'appui de
l'occident : si l'une des conditions de la tranquillité du Maroc est
l'intégration définitive du Sahara, l'on peut, en raison des intérêts en
jeu, transiger. Seulement cet argument a un problème : c'est une
illusion produite par la nature du régime, comme les circonstances, avec
l'étendue dissimulée du fondamentalisme croissant, commencent à le
laisser entrevoir.
Le problème du Sahara influe effectivement sur la stabilité du Maroc,
mais à l'inverse de cette description. La guerre, le mécontentement de
la population de la zone, les tensions avec les autres États africains
autour de la reconnaissance de la RASD et la gabegie de moyens
qu'exigent l'assimilation et la protection du territoire aggravent la
crise politique, financière et économique générale du pays, par
elle-même déjà importante. Cela, assurément, contribue réellement à "
dé-légitimer " le régime. L'absence de liberté d'expression sur des
questions réputées " d'État " -le roi, l'armée, ou le Sahara n'en sont
que les exemples les plus criants- rend difficile l'évaluation du
soutien de la société à une longue guerre qu'ont subie surtout les
classes les plus défavorisées du pays. La pression gouvernementale a
fait que des esprits critiques de l'envergure de Serfaty ont modifié
publiquement leur opinion sur le futur du territoire. En définitive s'en
est trouvée renforcée une image d'unanimité qui est fausse. Bien que le
nationalisme traverse la base idéologique de tous les groupes d'opinion
du pays, la glorification du caractère marocain du Sahara a été acceptée
à l'intérieur sur des critères similaires à ceux qui ont imposé une
attitude plus tolérante à l'égard du régime à l'extérieur : la nécessité
de donner satisfaction au roi.
Le piège de la légitimité a déterminé la politique marocaine dans
l'ex-colonie espagnole jusqu'à aujourd'hui. Et bien que Mohamed VI ait
pu avoir la tentation de changer la base de la sienne, conformément à
des exigences démocratiques et à une plus grande sensibilité sociale, il
est certain qu'il a hérité de la légitimité de son père avec toutes ses
faiblesses. Du point de vue de la monarchie, l'accès au débat est clos.
C'est là une option qui menace la continuité du système si une crise
remet en cause la marocanité du Sahara Occidental, car elle exclut toute
possibilité d'une négociation alternative. Dans le milieu politique
marocain la crise sahraouie est un problème secondaire et à la longue
une arme de choix aux mains de l'opposition au roi, l'islamisme, qui à
coup sûr l'utilisera, si nécessaire. C'est le roi qui a fait du problème
un élément central du jeu politique. Le piège est nécessairement mortel
puisque malgré les apparences, la position du Maroc est faible : un
changement de circonstances est parfaitement possible qui modifiera le
statut du territoire au détriment du Maroc.
La faiblesse marocaine
La faiblesse du Maroc est issue de facteurs endogènes, faiblesse
politique structurelle et maigre capacité à susciter la confiance
internationale, et exogènes, la contradiction entre l'attitude marocaine
et le droit international. Ces deux types de faiblesses sont extrêmement
importants et contredisent deux lieux communs des analyses sur le Maroc,
c'est-à-dire la stabilité du royaume alaouite, aujourd'hui plus que
jamais incertaine, et la consolidation de l'occupation marocaine de
l'ancien territoire espagnol.
Le système politique marocain est fondamentalement autoritaire. Le roi a
acquis progressivement un rôle central qui n'était pas du tout évident
en 1956, quand ce pays a accédé à l'indépendance. Si le système est
devenu une dictature flexible, cela s'est fait aux dépens du tissu
politique antérieur à l'indépendance, pratiquement en morceaux après la
mise au pas des socialistes et des communistes et l'allégeance du
nationalisme républicain, et grâce au contrôle rigide de l'armée dont
les tentacules enserrent le système politique au Maroc tout autant que
le roi, son mentor et son chef suprême. L'essor du fondamentalisme a mis
en relief, déjà au cours de la décennie 90, que l'exception marocaine
dans le monde musulman était fausse. Les récentes élections manipulées
comme toutes les précédentes, même si de façon moins grossière, ont
confirmé l'irréversible instabilité du pays. Le nouveau gouvernement,
composé de partis adeptes ou respectueux du système, dont se sont
auto-exclus les islamistes, sera le dernier qui pourra être formé de
cette manière sans générer de tensions. Tout simplement parce que dans
quelques années, il sera impossible de nier la prééminence des
islamistes et de justifier leur exclusion du pouvoir. Dans un contexte
de crise économique aiguë et de tension internationale croissante, l'on
verra si la monarchie sera capable de maintenir l'équilibre précaire.
D'entrée de jeu, elle a obtenu que l'occident comprenne que la
démocratie pleine et entière peut attendre ; cette bienveillance
concerne aussi le Sahara, une gratification de plus en vue de la
stabilité. À la réserve que la condition pour accepter son intégration
-la stabilité- n'est plus considérée comme un fait établi. L'ombre d'une
crise de pouvoir sérieuse est évidente qui propage à son tour celle d'un
phénomène, celui du Timor Oriental, que les autorités marocaines, même
si elles le nient en public, ont bien présent en tête. Les contacts du
Front Polisario avec les compagnies qui ont des intérêts dans la
prospection pétrolière au Sahara et l'utilisation de cet événement par
les dirigeants de la RASD compliquent, de toute façon, la parade à une
telle éventualité.
La conséquence immédiate de cette réalité est le peu de succès de la
propagande du royaume qui de fait n'a obtenu que sa position sur le
Sahara soit acceptée qu'avec des grincements de dents et en tout cas
sans triomphalisme. Ni chez les États développés, ni chez les États en
développement, des thèses qui manquent pour le moment de légitimité
n'ont eu d'écho favorable. Elles ont seulement reçu un soutien
politique, que reçut également en son temps l'Indonésie et qui n'a pas
évité cependant la fin de l'occupation de Timor. La légitimité
internationale a une seule source, le droit. Et l'absence complète
d'arguments de droit, dans le cas du Maroc, met son gouvernement dans
l'impérieuse nécessité que l'ONU révise son opinion sur le conflit. En
dépit des critiques que reçoit le droit international, voilà un
excellent exemple de son poids effectif dans la société internationale
contemporaine. Sans droit il n'y a pas de légitimité, sans légitimité il
n'y a pas de stabilité et sans stabilité la crise peut éclater à tout
moment.
Si le régime ne montre pas sa capacité à gérer le facteur " stabilité ",
il perdra irrémédiablement le soutien sans faille nord-américain et, par
ricochet, le britannique, les deux supports de la tactique marocaine
dans le litige sahraoui. Loin d'être un associé stratégique pour les
États-Unis, le peu de fiabilité qu'offre le système fait de facto du
Maroc un associé conjoncturel permanent, une carte qu'on ne lâche
jamais, mais cela pourrait arriver. L'exemple de l'Arabie séoudite dont
le rôle dans le réseau stratégique des États-Unis est aujourd'hui
sérieusement reconsidéré, est à cet égard éclairant. Hassan II était
pleinement conscient que la crise de la monarchie signifierait
immédiatement une crise territoriale. C'est pourquoi il a engagé les
opérations diplomatiques susceptibles de débloquer le plan d'autonomie
pour le Sahara avant sa mort. Quelques mois de désordres suffiraient à
modifier de façon dramatique la situation.
L'autonomie et la position espagnole
Dans l'éventuelle solution du conflit par la voie de l'autonomie, rien
n'est plus opaque, précisément, que la forme que celle-ci adopterait.
Personne ne s'est attaché à en définir les termes constitutifs, une
tâche primordiale si l'on veut discuter avec le Front Polisario. La
raison est évidente : personne ne croit en cette autonomie,
contradictoire avec la nouvelle structure régionale du Maroc, impossible
sous un régime où le pouvoir et la souveraineté sont l'apanage du roi.
L'autonomie est une alternative de pure forme qu'on a prétendu défendre
avec les arguments avancés contre une éventuelle indépendance : que
faire des colons ? Comment compenser les investissements marocains ?
Entre autres questions dont la solution conforme au droit est simple.
Les colons, par exemple, ou ils s'en vont, ou ils restent en devenant
des nationaux du nouvel État, comme ce serait souhaitable, ou bien en
tant qu'étrangers dotés des droits et des garanties pertinents. Les
exemples de quelques ex-républiques soviétiques à fortes minorités
russes montrent qu'il n'est pas impossible de trouver des solutions,
avec l'avantage dans le cas présent que l'intervention internationale
directe rendrait plus facile la gestion du problème. Quant à la
stabilité de la région, rien n'indique qu'un nouvel État dans cette zone
géographique va provoquer des conflits particuliers, en tout cas, pas
plus que ceux qui s'y produisent actuellement. Par ailleurs, dans
l'hypothèse d'une crise au Maroc, probablement inévitable, cela serait
rassurant de pouvoir compter sur un État qui nécessairement se montrera
coopératif et moins instable.
Dans ce contexte l'attitude espagnole est raisonnable et prudente. En
réalité, il n'est pas possible de savoir ce qui va arriver à court
terme. Il faut donc attendre pour voir ; il n'est pas certain non plus
que les intérêts espagnols ne profiteront pas d'un nouvel État, par
nécessité plus amical que le Maroc ; aucun intérêt stratégique ou
économique ne justifierait un changement d'attitude, dans la ligne de la
politique marocaine, précisément parce que le réalisme exige une analyse
des perspectives à moyen et à long terme des intérêts en jeu. Les appels
au réalisme d'analystes et de quelques politiques semblent ignorer que
dans le pire des cas, une négociation avec le Maroc et favorable à ses
intérêts ne peut être gratuite. La bonne foi, le bon voisinage et autres
formules protocolaires du même type, ne peuvent faire partie de la
négociation. On négocie sur des biens tangibles, qu'en l'occurrence le
Maroc n'est pas disposé à offrir. Par exemple un accord définitif de
frontières, terrestre et maritime. En ce qui concerne sa prétendue
fragilité, il faut redire que la position espagnole est confortable,
presque enviable. L'attitude espagnole coïncide avec ses intérêts
stratégiques immédiats, avec la légalité internationale et avec
l'opinion de la majorité des acteurs internationaux, États aussi bien
qu'organisations intergouvernementales. Un bien très apprécié en ces
temps de contradictions, qu'il faut savoir gérer avec prudence et bon
sens.
Les relations hispano-marocaines
En décrivant les relations entre l'Espagne et le Maroc l'on part
toujours de suppositions discutables et qui, néanmoins, inspirent
exagérément la politique extérieure espagnole. Ordinairement elles font
partie des clichés habituels de la stratégie occidentale : la monarchie
comme garant de l'ordre ; le Maroc, un État à la démocratie grandissante
; un allié à l'abri de l'influence islamiste. Ce qui est sûr, c'est que
la monarchie a assuré l'ordre au prix d'un perpétuel sous-développement
du pays, sclérosé par la corruption et le trafic d'influences ; la
démocratie marocaine est aussi peu sérieuse que celle de ses voisins.
Dans la forme ou sur le fond, il n'y a rien qui établisse la supériorité
démocratique du système marocain sur le système politique égyptien ou
tunisien, ou même sur l'algérien, tous autoproclamés démocratiques. En
tant qu'allié, il est déjà contaminé par le phénomène islamiste, grâce
en partie à la répression et à la gabegie du pouvoir en place, par
lesquelles il s'apparente à bien d'autres États musulmans. L'Espagne ne
peut s'offrir le luxe d'analyser la situation au Maroc comme s'il
s'agissait d'une nation occidentale de plus. Les États-Unis et le
Royaume-Uni peuvent apprécier la tranquillité apparente, en Espagne il
faut aussi considérer les risques sous-jacents. Enfin, le mythe qui
résume tous les autres, la monarchie comme pivot indispensable du
pouvoir. Discutable et de fait discuté au Maroc chez les islamistes. Et
le moins plaisant de ce scenario, c'est que les islamistes ont
probablement raison : la monarchie en son état actuel, on peut s'en
dispenser. Si le changement n'est possible qu'aux dépens du Makhzen et
du monarque, l'opposition cherchera à affaiblir les deux et à en finir
avec eux. Une politique raisonnable doit prévoir des scenarios
alternatifs, ne pas chercher uniquement à consolider des situations dont
la nature est insoutenable à long terme, surtout quand une telle
attitude ne rapporte pas les bénéfices espérés.
Au Maroc existent des scenarios et des politiques diverses qu'il
faudrait aborder ouvertement. Ce serait un exercice de réalisme
salutaire qui devrait porter non seulement sur le fonctionnement des
relations bilatérales, mais encore et surtout, sur leur substance.
Élaborer une politique à l'égard du voisin méridional sans tenir compte
de la nature -agressive par nécessité idéologique- du régime, de
l'instabilité -réelle en dépit des apparences- du partage et de la
structure du pouvoir, de la sensibilité islamophile et anti-occidentale
d'une proportion croissante de citoyens marocains ou du rapport effectif
coût-bénéfice des politiques menées et des concessions accordées jusqu'à
maintenant par l'Espagne, ne peut être que source de malentendus.
Il convient de partir du fait absolument irréfutable que les relations
bilatérales sont mauvaises. Pas seulement aujourd'hui, depuis toujours.
Les concessions espagnoles ont eu pour seul effet d'encourager une
politique de recours facile à l'agression extérieure. L'argumentation
juridique et politique des revendications territoriales est inacceptable
et le degré de mise en œuvre des accords bilatéraux exceptionnellement
bas. L'on est en présence d'un État problématique dans le contexte
régional, comme en attestent ses relations difficiles avec l'Algérie et
la Mauritanie. Les éventualités d'une transition politique concertée et
pacifique sont réduites et le système économique, domaine où l'on a mis
tant d'espoirs, opaque et hostile aux entreprises privées d'un fort
soutien politique. Tel est, bel et bien, le cadre des relations
bilatérales. Seule une évolution démocratique et libérale de la nature
du régime marocain permettra un changement de scenario.
Conclusions
La nature du régime alaouite rend quasi inévitables des périodes de
crise, qu'aggravent aujourd'hui plusieurs facteurs. Notamment, la
recherche de légitimité de Mohamed VI qui, renonçant à ses premières
impulsions, se drape dans celle héritée de son père, fondée sur le
nationalisme et l'expansion territoriale ; l'importance croissante de
l'islamisme, modéré et moins modéré, un phénomène qui accroît les doutes
sur la stabilité du régime ; et la crise économique empirée par la
corruption systématique des institutions et des ressources publiques.
Dans ce contexte, la situation marocaine au Sahara se heurte à de
sérieux obstacles juridiques et politiques qu'il faut bien considérer au
moment de prendre position sur ce conflit. L'Espagne a des intérêts
stratégiques dans la région qui exigent une analyse exhaustive des
conséquences que telle ou telle attitude aurait sur eux ; il est
nécessaire d'imaginer tous les scenarios possibles, y compris d'un
Sahara indépendant et d'un Maroc en crise, et d'évaluer les déficiences
des relations hispano-marocaines dont l'analyse doit être réaliste et
non pas volontariste : celles-ci sont mauvaises et susceptibles
d'empirer.
Traduction française de Martine de Froberville