Cargando ...
Se ha producido un error al cargar el contenido.

TELQUEL N0 100

Expandir mensajes
  • arso
    TELQUEL N0 100 TELQUEL No 100 8 au 14/11/2003 Voyage au Sahara : Ouvrons les yeux Ecrit par Ahmed R. Benchemsi | 07.11.2003 La précarité économique, les
    Mensaje 1 de 1 , 17 dic 2003
      TELQUEL N0 100
      TELQUEL No 100 8 au 14/11/2003
      Voyage au Sahara : Ouvrons les yeux
      Ecrit par Ahmed R. Benchemsi  | 07.11.2003
      La précarité économique, les Sahraouis en souffrent, autant que les autres Marocains. Sauf qu'eux ont une alternative. Inévitablement, ils y pensent. Le vrai problème est là, pas à New York.
      Depuis près de 30 ans, le sort du Sahara, notre Sahara, se joue entre Rabat, New York et Alger. Mais a-t-on jamais pensé à demander à nos Sahraouis ce qu'ils en pensaient - référendum ou pas ? Le grand reportage de Driss Bennani et Yassine Zizi (pp. 20 à 34) n'a évidemment pas la valeur statistique d'un sondage d'opinion. Mais à chaque étape de leur long périple, les envoyés spéciaux de TelQuel se sont attachés à rencontrer les autochtones, les "leaders d'opinion" locaux comme les "gens de la rue". Ce qu'ils ont entendu, et rapportent, n'est pas fait pour plaire à nos officiels, piégés depuis trente ans dans la rhétorique de la sacralité. Avant que l'option ne nous convienne plus, le référendum d'autodétermination était annoncé "confirmatif". L'opinion des Sahraouis est pourtant loin d'être aussi tranchée. Ceux qui se proclament clairement indépendantistes - en plein territoire marocain, à visage découvert - ne sont pas rares, et souvent jeunes. Veulent-ils un Etat sahraoui par conviction idéologique ? Absolument pas. Ceux qui en rêvent ont, en gros, trois arguments : un, le Maroc les a déçus, deux, le Maroc les a déçus, trois, le Maroc les a déçus.
      Déception politique, d'abord. Le Sahara, comme le reste du Maroc, a vécu ses "années de plomb". On y déplore autant de torturés, de disparus, etc., que dans le reste du royaume - sinon plus, en proportion. A votre avis, que voteront leurs familles, si référendum il y a ? Sans parler de corruption, dilapidation de fonds publics et autres trucages électoraux qui ont touché les localités sahariennes autant que le reste du pays, pendant le dernier demi-siècle. Le vent de liberté qui souffle depuis l'intronisation de Mohammed VI n'est qu'une très légère brise, au Sahara. Critiquer l'Etat librement y est - contexte international oblige - beaucoup plus préjudiciable qu'ailleurs. Guère étonnant que dans ces conditions, les jeunes rêvent de mieux. Une nation indépendante leur offrirait-elle la démocratie ? Peu probable, mais pourquoi imaginer que cela puisse être pire ? Les nouveaux responsables seraient des Sahraouis, au moins, alors que pour une raison inexplicable, le pouvoir central s'entête encore à nommer des gens du Nord à tous les postes publics locaux importants. Ce qui, différence de mentalités oblige, crée immanquablement des tensions.
      Déception économique, ensuite. Depuis que le Maroc se l'est réapproprié, le Sahara bénéficie d'un traitement de faveur. Subventions et aides étatiques de toutes sortes y ont fleuri dès le début du conflitŠ puis se sont rétrécies au fur et à mesure que la situation s'ensablait. Aujourd'hui, ce que la plupart des Sahraouis mécontents reprochent à l'Etat marocain, c'est le recul de sa politique d'assistanat. Illégitime ? C'est une question de point de vue. Si les autorités avaient initié une véritable vie économique, des opportunités d'emplois, etc., bref, si le Maroc s'était plus concentré sur l'économique que sur le sécuritaire, le référendum ne poserait probablement pas de problème aujourd'hui.
      Déception sociale, enfin. La misère est aussi présente au Sahara qu'ailleurs au Maroc. Sauf que nos Sahraouis, contrairement à leurs compatriotes du Nord, ont une option de rechange. Pas forcément celle de l'indépendance, d'ailleurs : le hrig vers les îles Canaries bat son plein, à partir des côtes sahariennes. A bord de pateras, comme au détroit de Gibraltar, et pour les mêmes raisons : l'absence totale de débouchés. Voyez les "camps" d'électeurs installés un peu partout sur le territoire. L'Etat y avait fixé de nombreux nomades, dans la perspective d'un scrutin qui n'est jamais venu. Depuis, ils sont là, et les autorités les ravitaillent encore gratuitement, tous les jours. Mais un privilège, quand il dure plus de 10 ans, est vécu comme un droit. Entre-temps, les camps sont devenus de gigantesques bidonvilles. Initialement, ces "campeurs" étaient des voix "sûres" pour le Maroc. Demandez-leur aujourd'huiŠ Un habitant d'Assa déclare : "Si à Casablanca, les conditions de vie précaires, la répression et la marginalisation ont donné le terrorisme, ici, cela crée des sympathies avec un mouvement qui promet une distribution plus équitable des richesses et une reconnaissance de la spécificité de chacun d'entre nous". Chimère ? Pas plus que le paradis, pour des kamikazes - l'avantage de l'indépendance étant qu'on n'en meurt pas.
      Ces derniers temps, l'actualité diplomatique internationale tourne au vinaigre, pour nous. L'Amérique fait pression, Kofi Annan clame sa lassitude, et le plan Baker (autonomie de 4 à 5 ans, puis référendum) menace. On comprend mieux pourquoi, maintenant. Mais ne nous inquiétons pas trop. Le Sahara est trop vital à la survie du régime pour que nous prenions le risque de le perdre un jour. Quitte à ce que la médiocrité de notre diplomatie nous expose à des sanctions économiques de l'ONU - c'est ce qui peut arriver de pire. Voilà pour le court terme. Quant au long terme, il est urgent d'y penser. L'Etat n'a pas à "séduire" les Marocains du Nord. Que la situation économique et sociale de la grande majorité soit précaire est un drame, mais cela ne remet pas en cause les fondements de la Nation. Au Sahara, si. Mohammed VI fournit des efforts louables pour tirer ce pays vers le haut. Les "technocrates" efficaces ont investi le champ économico-politique, depuis 4 ans. Pas au Sahara, où la chose publique reste gérée par des responsables dont la sécurité (avec ses avatars répressifs) reste la première priorité. Qu'on lui substitue le développement (et pas l'assistanat) serait sans conteste le début d'une solution. Viable, solide, et éternelle. La diplomatie suivra.


      TELQUEL No 100    8 au 14/11/2003

      Voyage au sahara : La grande boucle
      Ecrit par Driss Bennani et Yassine Zizi  | 07.11.2003

      Driss Bennani et Yassine Zizi ont parcouru 3000 km - la rencontre des Sahraouis. Etapes d'un grand reportage.
      En quittant les derniers sommets de l'anti-Atlas, à une centaine de kilomètres au sud d'Agadir, nous débouchons sur les premières plaines qui vont nous conduire jusqu'à Guelmim (prononcez Goulimine en dialecte sahraoui). Le pays berbère est derrière nous, le Grand Sud devant. Le temps est maussade. Depuis 48 heures, il n'a pas cessé de pleuvoir. Des deux côtés de la route, des terres inondées ; et dans les stations-service, un seul sujet de discussion : l'état des routes, puisque plusieurs ont été coupées à cause des inondations. A 40 km au nord de Guelmim, nous arrivons au premier barrage de gendarmerie permanent de la région Sud, stationné à Bouizakarn. C'est ici qu'à été dressé le premier campement de la marche verte en 1975. La barrage est réputé "sévère". Nous le passons pourtant sans encombre. Ce sera la dernière fois.
      Guelmim : La porte du désert
      Nous arrivons à Guelmim tard dans la soirée. La petite ville se trouve au bout d'une longue avenue, à la largeur disproportionnée. D'un côté comme de l'autre, des administrations, des délégations et l'imposant siège de la wilaya. L'entrée de la ville est gardée par une jeep des FAR et des posters du roi en tenue militaire.
      Autrefois un important centre commercial, la ville a, de l'avis de nombreux habitants, perdu de son attrait. A cheval entre le Sahara et le dakhil ("l'ntérieur" du pays), Guelmim ne bénéficie pas des différents avantages fiscaux accordés aux autres provinces du Sud. Du désert, elle ne semble être finalement, comme son surnom l'indique, que la porte. En une dizaine d'années, elle est passée du statut de ville carrefour à celui de ville escale. Les convois de l'armée, tout comme ceux des touristes en 4x4, s'y arrêtent forcément pour reprendre la route du Sud. Mais encore une fois, les infrastructures font défaut. En tout, la ville ne compte que trois hôtels potables, même pas classés, quelques rares restaurants et presque pas d'endroits de divertissement. La porte du désert ne dispose même pas d'aéroport. Sinon celui se trouvant à une dizaine de kilomètres de la ville. Devenu militaire depuis plusieurs années, il sert, selon des sources locales, de dépôt de matériel aéronautique perfectionné. A longueur de journée, des avions militaires en décollent pour effectuer des patrouilles ou des manoeuvres militaires, au-dessus de la Plage blanche, près de Sidi Ifni.
      Géographiquement, Guelmim se trouve à des centaines de kilomètres plus au nord de la zone du litige, qui commence à quelques kilomètres au sud de Tarfaya. On n'y trouve donc pas de contestation particulière sur le statut du Sahara, pas plus qu'à Agadir ou à Casablanca. D'ailleurs, et c'est peut-être une raison, la composition démographique de la ville a connu beaucoup de changements. Du fait de sa proximité du pays berbère, de nombreux Gadiris s'y sont installés, au même titre que des Casablancais, des Rabatis ou des Meknassis. Ici, les nouvelles en provenance des Nations unies produisent le même effet que dans le reste du pays : pris dans les problèmes du quotidien, on y fait à peine attention. Mais l'élément géographique n'explique pas tout. Et le litige ne s'arrête pas aux frontières tracées par l'ONU. Notre étape suivante le démontrera.

      Assa : La rebelle oubliée
      Théoriquement, ce bourg se trouve loin de la zone contestée. Mais, depuis un certain temps, Assa refait parler d'elle. Notamment parce que c'est la ville d'origine - et le fief - de Ali Salem Tamek, cet opposant emprisonné pour 2 ans, pour appartenance déclarée au Polisario.
      Le mur de défense commence quelques kilomètres plus au nord. Une double colline de sable truffée de mines et de matériel électronique de surveillance, destinée à protéger le Maroc d'éventuelles incursions du Polisario. La ligne passe quelques kilomètres plus loin de la frontière officielle, traverse tout le Sahara jusqu'à l'Atlantique en passant par la frontière mauritanienne.
      Assa, c'est en fait un village devenu province (associée avec le bourg de Zag, une centaine de kilomètres plus loin)?presque par accident. Comme à Guelmim, l'entrée ne renseigne pas sur létat du bourg lui-même. Des habitations en terre au creux d'énormes montagnes noires, des paysages durs, presque agressifs, avec toujours cette inscription visible à des kilomètres : "Allah, Al Watan, Al Malik" (Dieu, la Patrie, le Roi). L'été, Assa devient une véritable fournaise et le thermomètre affiche des températures de plus de 50 degrés. 80% des habitants sont des militaires. "Normal, nous lance un habitant, rien ne marche ici. Ni agriculture, ni commerce". Un calme plat règne toute la journée.
      En début d'après-midi, nous avons rendez-vous avec de jeunes activistes associatifs de la région. La rencontre se déroule dans la maison de l'un d'eux. Au salon, assis par terre, six jeunes hommes, le plus âgé dépasse à peine la trentaine. Après les salamalecs d'usage, la discussion est directement engagée sur la situation politique locale. Nos hôtes listent, en vrac, les problèmes de leur cité. Mauvaise gestion, dilapidation d'argent public, détournement de fonds, etc. Plutôt classique. Les récentes mutations vers d'autres villes d'instits et de cadres associatifs ? Abusives. "L'objectif est de faire taire toutes les voix qui s'élèvent pour dénoncer les scandales locaux". Ce qui, immanquablement, est considéré par les autorités comme un signe de sympathie envers les séparatistes. Une accusation récusée avec vigueur : "Jamais aucun communiqué officiel d'association n'a exprimé de sympathie envers le Polisario".
      Au fil des verres de thé, la confiance s'installe (enfin) et les langues se délient. Les traits sont moins tirés et le cercle se resserre, comme lorsqu'on veut chuchoter des confidences. Premier à se lancer, un jeune homme, membre du comité de libération d'Ali Salem Tamek. Pour lui : "Les autorités ont opté pour l'approche sécuritaire, du fait de la sensibilité de la région. Mais en réalité, ce n'est qu'un prétexte pour cacher leur échec dans la gestion des affaires locales. Les associations sont difficilement tolérées. Il y a un marasme culturel et social qui rend la vie encore plus insupportable à Assa". Les interventions musclées et répétitives des forces de l'ordre à chaque manifestation (il y en a de moins en moins, du coup) ne laissent pas indifférent non plus. Ce qui fait dire à cet autre membre du Forum vérité et justice que "la répression poussera les gens à l'extrémisme". Lequel ? le militant FVJ évite de justesse le mot "indépendantisme" et se contente d'ajouter : "Qu'attendez-vous d'une mère dont le fils a été déporté, quand elle aura à voter ? Nous sommes peut être interdits d'expression aujourd'hui, mais nous serons tôt ou tard invités à donner notre avis".
      La discussion se prolonge sur la terrasse d'un café sur la grand-place d'Assa. En ce jeudi soir, c'est la principale distraction du coin. D'autres jeunes, sans appartenance politique ou associative particulière, se joignent à notre table. Les mutations de fonctionnaires/ militants locaux est, encore une fois, au centre des discussions. "Au Sahara, muter une personne, c'est muter toute une famille nombreuse. Cela a déjà créé plusieurs drames. Du coup, un muté accède au rang de persécuté. même éloigné, son aura s'en retrouve grandie", lance l'un d?ux. "En fait, explique-t-il, ils ont été obligés de passer par des instances associatives ou politiques (essentiellement les partis d'extrème gauche et les associations de droits de l'homme) pour continuer à défendre leurs idées, qui n'impliquent qu'eux, sans risquer la condamnation ou la répression". Assez vite, les jeunes n'enrobent plus leur idée indépendantiste de prudents adjectifs. Le verbe est tranchant, on parle du Maroc à la troisième personne dans un endroit public. La scène est surréaliste. Un militant islamiste explique que "si, à Casablanca, les conditions de vie précaires, la répression et la marginalisation ont donné le terrorisme, ici, cela crée des sympathies avec des mouvements qui promettent une distribution plus équitable des richesses et une reconnaissance de la spécificité de chacun d'entre nous". Dire que le propos est à peine voilé est un euphémisme.
      C'est à oublier qu'Assa n'est nullement concernée par le référendum, si référendum il y a un jour. Qu'à cela ne tienne, "c'est une région hors litige certes, mais dont le destin ne peut être dissocié du reste du Sahara, nous sommes tout aussi sahraouis que les habitants de Laâyoune ou de Smara. En plus, la création d'un Etat sahraoui ne serait que le début d'une longue série de revendications", disent les jeunes. C'est dire s'ils ont le coeur gros?
      Le soir, nous dînons chez Ahmed Bouzid, cinquantenaire, ancien détenu à Tindouf. Autour de la table, d'autres personnes plus ou moins âgées, dont la plupart ont fait une carrière militaire. A nous entendre rapporter les dires des jeunes révoltés de l'après-midi, ils ne sont ni choqués ni étonnés. Simplement désolés. Pour Bouzid, "ces jeunes n'ont pas eu l'occasion d'aimer et de se sacrifier pour leur pays. Ils font partie de la génération post marche verte. Toute leur vie, ils n'ont connu que la misère et les privations. Comme le reste des jeunes de ce pays oui, mais eux pensent avoir une alternative à travers le référendum". La discussion aboutit à deux conclusions. La première est que ces jeunes, comme ceux des autres villes sahraouies, sont "séparatistes par dépit". La deuxième est encore plus désolante. "En l'absence d'encadrement politique ou associatif, ils sont victimes d'un discours pseudo-révolutionnaire à la mode, faussement triomphant et idéaliste, qui leur promet monts et merveilles". Conflit de générations ? C'est un bout d'explication.

      Tan Tan : Ville par accident
      Pour arriver à Tan Tan, le détour par Guelmim est inévitable. La ville se trouve à 125 km plus au sud. Nous arrivons en début d'après-midi. Depuis les premières heures de la matinée, la cité est coupée en deux. Le pont qui relie les cités est et ouest a cédé sous les pluies abondantes qui se sont abattues sur la région ces dernières 24 heures. Résultat : pour se rendre au port, centre névralgique de Tan Tan, il faut passer par de toutes petites ruelles, boueuses et étroites. L'assainissement de la petite ville n'a manifestement pas été conçu pour la pluie. La circulation est chaotique. Les nombreux camions de congélation de poisson bloquent toutes les artères. Curieusement, le centre-ville est désert. Sur l'avenue principale, pas un chat mais d'énormes, c'est assez impressionnant, écriteaux de partis politiques. PJD, Istiqlal, RNI, tous ont élu domicile sur l'avenue principale et occupent d'assez grands locaux. "Ici, explique un tenant de café, vous pouvez louer une maison de plusieurs pièces à 500 DH".
      A cause des migrations successives, et sans se trouver géographiquement sur la zone du litige, les habitants de Tan Tan sont majoritairement inscrits sur les listes de la Minurso pour le référendum. Ils vont donc voter pour décider du sort d'un territoire qui se trouve à plus de 200 kilomètres de chez eux. Et encore, quand ils ne fuient pas la ville, ils se disent non intéressés par l'issue du plan de résolution de l'ONU. Car, à moins de déménager, rien ou presque ne changera dans leur quotidien. En plus, les jeunes de la région ont déjà choisi leur destination. Plutôt que Tindouf, ils préfèrent fuir vers Fuerteventura, la plus proche des îles Canaries. L?rig est une réalité locale, qui répond à d'impérieux besoins économiques. Tan Tan se vide petit à petit de ses habitants sahraouis au profit de nouveaux "investisseurs" venus de l'intérieur du pays, séduits par la détaxation de la région (c'est la première ville entièrement détaxée sur la route du Sud).
      Selon Hassan Kheir, réalisateur local, "l'obsession sécuritaire a causé beaucoup de tort à la ville". Le problème essentiel, Hassan le situe au niveau de la communication. "On ne parle du Sahara que pour dire que c'est une région sensible et militaire. On oublie ses potentialités et l'attrait qu'elle pourrait constituer pour d'éventuels investisseurs". D'ici, la mer, les dunes et les oasis sont à une vingtaine de kilomètres seulement. Et les îles Canaries à une quarantaine de minutes de vol. Chaque année, ce petit bout de terre volcanique espagnole attire plus de 12 millions de touristes, avides d'aventures et de dépaysement. Imaginez 12 millions de personnes entassées sur des plages artificielles en plein Atlantique, qui vont en excursion à trois heures de vol au Sénégal alors qu'à 40 minutes plus à l'est, s'étend une plage de 60 km de sable blanc, des dunes et des montagnes encore vierges. Jacques Gandini n'est pas le dernier à le déplorer. Célèbre explorateur de pistes et de circuits d'aventure, il affirme : "En France, par exemple, on ne sait pas quelle est la situation exacte du Sahara. Tout ce qu'on retient, c'est qu'il y a des champs de mines et beaucoup de militaires". Le déficit en communication, sous le couvert du tout sécuritaire, fait rater de nombreuses chances de développement à cette partie du pays.

      Tarfaya : On a refait la marche verte
      Avant dernier point de la zone marocaine non contestée. Le mot d'isolation lui va comme un gant et l'ennui ne nous quitte pas un seul instant. Envahie chaque année par un peu plus de sable, Tarfaya se meurt petit à petit et la seule activité qui lui permet encore de tenir debout est la pêche. Le tour de la ville nous prend quelques minutes seulement. Des rues désertes et accidentées, quelques maisons, plutôt des amas de pierre qui font prendre au mot précarité tout son sens et partout, beaucoup, beaucoup de sable. Pourtant, Tarfaya a connu son heure de gloire. C'était en 1975, lorsqu'elle fut le lieu de rassemblement et le point de départ pour une grande partie des 350.000 Marocains qui ont marché sur Tah, 15 km plus au sud.
      Sur la route, pas un seul repère, même pas de plaque commémorative qui rappelle que l'on roule sur le chemin emprunté par les marcheurs de 1975. Seuls quelques habitants de petits douars nous montrent de temps à autre, les restes d'un campement : des petits tas de pierre ici et là qui servaient de supports aux piquets des tentes. Rien de plus On s'attendrait à mieux, vu la réthorique "glorieuse" entourant l'événement ? M'barek a participé à la Marche verte. A 51 ans, il s'en souvient comme si c'était encore hier et autour d'un verre de thé extra corsé, il raconte : "Notre groupe était constitué d'environ 16.000 personnes. Dans un premier temps, nous devions rallier Abteh, à 80 kilomètres de Tarfaya avant de nous diriger vers El Gue?da et de franchir les barbelés de la frontière espagnole. Le plus gros de la Massira (Marche, en arabe) se trouvait à Tarfaya et avait pour mission de marcher vers Tah en direction de Laayoune. Le transport se faisait par camion et nous étions divisés en groupes de 50 personnes par véhicule. De Abteh à El Gue?da, la distance n'est pas très importante mais à cause des nombreux arrêts et des centaines de camions qui roulaient au pas les uns derrière les autres, cela nous a pris une douzaines d'heures. Une fois à El Gue?da, cela a été très bref. Nous avons franchi les barbelés et au moment où nous étions à 4 Km à l'intérieure des frontières, puis l'ordre du roi est tombé : tout le monde rebrousse chemin (ceux de Tah aussi) pour aller à Tan Tan et attendre de nouvelles instructions. Notre groupe a été installé aux alentours du port et au bout de 25 jours d'attente, on nous a donné un dernier ordre : rentrer chez nous. Notre mission était accomplie. Mais tout n'était pas joyeux, pendant la Massira. Parfois, des personnes tombaient des camions et certaines étaient écrasées par un autre camion qui suivait. Pendant la Massira, plusieurs disparitions de personnes ont eu lieu. Des femmes que le Polisario enlevait à chacune de ses incursions (NDLR : plusieurs témoignages confirment les faits et d'après des rescapés des camps de Tindouf, ces femmes ont été pour la plupart employées comme infirmières dans les hôpitaux de Tindouf). La nourriture manquait terriblement et malgré cela, des responsables trouvaient encore le moyen de détourner plusieurs tonnes par jour pour les revendre ailleurs. Je me souviens que pendant que nous roulions vers El Gue?da, des camions remplis de vivres roulaient dans le sens inverse. C'étaient nos camions à nous, dont le contenu allait être revendu à Guelmim. Au début, nous avions droit à 5 litres d'eau chacun par jour, une boîte de sardines, un pain, un paquet de cigarettes Casa-Sport pour deux, et de temps en temps, une boîte de conserve de 5 kilos de confiture par camion. Arrivés à El Gue?da, nous n'avions plus droit qu'à un litre d'eau par jour et le pain avait complètement disparu. Au port de Tan Tan, nous en avons eu marre et nous avons commencé à manifester contre ces détournements, allant même jusqu'à frapper le caïd responsable de notre groupe, donc responsable aussi de la nourriture qui avait disparu. A la fin, des avions survolaient l'aéroport de Tan Tan et jetaient des sacs remplis de pain".
      Finalement, M'barek est retourné chez lui à Guelmim. Deux ans après, il s'engage dans l'armée et en 1979, il est fait prisonnier. Déporté de camp en camp pendant 21 ans, il finit par être libéré en 2000.
      Direction Tah, frontière géographique qui sépare les territoires 100% marocains de la zone du litige. C'est à Tah, sur le toit du poste-frontière espagnol de l'époque, que le premier drapeau marocain a été hissé en 1975 (voir photos). Aujourd'hui, quelques habitations ont poussé, l'avenue principale (c'est-à-dire la route qui mène à Laâyoune) est déserte et le bâtiment qui, autrefois, abritait le poste frontière est squatté par une famille nombreuse.
      Laâyoune : Ville capitale
      Pour arriver à Laâyoune, nous longeons la côte atlantique. Le soir, les lumières de la ville, visibles depuis la route, s'étendent sur plusieurs kilomètres. Un barrage de gendarmerie est stationné en permanence à l'entrée de la ville. Les voitures étrangères à la région sont systématiquement contrôlées et une fois sur deux, les cartes d'identité sont vérifiées et les informations personnelles notées sur un petit cahier scolaire. Nous sommes au coeur de la zone du litige et Laâyoune constitue naturellement un enjeu majeur. En quelques années, le nombre d'habitants a plus que doublé, la superficie de la ville aussi. Les nouveaux quartiers périphériques se trouvent maintenant à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Depuis Agadir, c'est bien la première "ville", qui mérite ce nom, que nous franchissons. D'ailleurs, sur toute la zone sud, il n'y a qu'ici où on peut trouver de bons hôtels classés, un aéroport, des centres commerciaux, etc. Grâce à cela, Laâyoune accueille aujourd'hui de nombreux investisseurs étrangers et nationaux. De grands efforts ont été déployés pour le développement de la ville notamment en matière de dessalement d'eau de mer.
      Depuis douze ans maintenant, la Minurso (mission des Nations unies pour le Sahara occidental) fait partie du décor local. Voir des voitures 4x4 blanches drapées du signe UN sillonner les artères de la ville n'impressionne plus que les visiteurs. Car c'est à Laâyoune que la mission onusienne a élu son quartier général. Un QG situé au centre-ville et étroitement protégé par les forces de l'ordre marocaines. Le personnel de la mission n'est pas stable, beaucoup d'observateurs civils et militaires sont remplacés au bout de quelques mois d'exercice. En tout, ils sont 220 personnes de 36 nationalités différentes à patrouiller dans la région pour veiller au respect du cessez-le-feu, déclaré en 1991. Les rares cadres administratifs qui assurent la gestion de la mission sont là depuis plus de dix ans. Beaucoup d'entre eux ont fini par épouser des Sahraouies, fonder une famille et par s'installer à Laâyoune. Ceux-là perçoivent chaque prolongation de la mission comme une aubaine. Les autres aussi, finalement. Car, en plus de leur prise en charge dans les plus grands hôtels de la ville, les observateurs de l'ONU au Sahara occidental perçoivent, selon des sources médiatiques locales, l'équivalent de 600 DH par jour comme prime de risque. "Un véritable safari de luxe", commente un notable de la région.
      Quand ils arrivent à temps, c'est-à-dire une journée après leur parution dans le dakhil, les journaux traitant de la question du Sahara sont vite épuisés. Ils sont ensuite photocopiés et vendus, à la pièce, le soir, sur les terrasses des cafés. Ici, le sujet passionne. C'est du destin de chacun qu'il s'agit. Depuis le brouillage de la radio du Polisario au centre-ville (lire en page 34), les habitants se ruent sur les bulletins d'informations de RFI et des autres stations radio et télé d'informations arabes et européennes.
      Le détour par Laâyoune est indispensable pour quiconque veut comprendre le fondement du problème du Sahara. Car c'est ici que sont concentrés les intellectuels, les leaders d'opinions locaux et les plus hautes autorités de létat au niveau local. Ici, on discute le plan Baker, on émet des remarques et on dégage des positions claires et tranchées. De manière générale, on tend vers la solution de l'autonomie plutôt que vers celle de l'indépendance. Ce qui n'empêche pas les idées franchement indépendantistes de faire leur chemin, surtout dans les rangs des 14-20 ans, encadrés par leurs aînés, de retour après leurs études à Agadir, Marrakech et Rabat.
      "Il y a un vide politique, médiatique et culturel terrible. La jeunesse qui a fréquenté l'université rêve de constituer l'état sahraoui. Dans les facs où ils se constituent presque en clans, ils vivent avec l'idée qu'un mouvement progressiste alternatif est possible. Moi, je dis que c'est pour satisfaire des besoins économiques. Si demain, on ajoute l'option de rattacher le territoire à l'Espagne, la réponse sera à coup sûr positive", note Mohamed Laghdaf Eddah, journaliste local, correspondant de l'AFP.
      D'ailleurs, on raconte qu'à Laâyoune, chaque année, à l'occasion de la célébration du 20 mai et du 28 février (dates respectives de la création du Polisario et de l'autoproclamation de la RASD - République arabe sahraouie démocratique), les jeunes des lycées s'habillent traditionnellement et des inscriptions à la gloire "de la lutte du peuple sahraoui" fleurissent sur les murs.
      Depuis 1999, année des tristement célèbres confrontations sanglantes entres forces de l'ordre et manifestants sahraouis qui ont fait de nombreux blessés, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. Une méfiance réciproque s'est installée entre l'administration centrale et les populations locales. Ces événements, de nombreux Sahraouis ne sont pas encore prêts de les oublier. Parti de revendications purement sociales, un sit-in qui avait duré 13 jours avait dégénéré au petit matin du quatorzième en confrontations violentes et en courses poursuites des Sahraouis partout dans la ville. Les arrestations s'étaient faites sur une base raciale, les f?aux de l'époque de Driss Basri ayant monté les dakhilis contre les autres. Une grave erreur que les sahraouis n'avalent toujours pas, 4 ans plus tard. Depuis, une réunion sécuritaire est tenue quotidiennement au siège de la wilaya et un campement militaire prêt à intervenir est installé au beau milieu de la ville.
      Face à la nouvelle situation, les activistes, qui avaient trouvé en ces événements un bon catalyseur de leurs discours indépendantistes, ont changé de méthode. Comme à Assa, ils passent dorénavant par les associations de droits de l?omme. Mais à rusé, rusé et demi. Le tribunal de Laâyoune a fini par dissoudre la branche Sahara du FVJ et muter les autres fonctionnaires-militants vers d'autres villes? "Au lieu de combler le vide politique, on l'accentue", proteste un membre de l'AMDH. Les natifs de Laâyoune voient également d'un mauvais oeil la dénaturation démographique de leur ville. Bientôt, il y aura plus de dakhilis que de Laâyounis à Laâyoune (c'est peut-être même déjà le cas, le dernier recensement remontant à 1994). Ce genre de problème ne se pose pourtant pas au Nord. Au Sahara, si. N'oublions pas que nous sommes dans une société tribale extrêmement soudée - difficile de s'incruster sans se faire remarquer?
      Si la majorité des personnes que nous avons rencontrées se disent favorables à une autonomie élargie de la région, c'est pour pouvoir, disent-ils, "gérer leurs richesses eux-mêmes et couper court aux opportunistes qui s'enrichissent impunément du Sahara". De plus, ajoute ce jeune militant sahraoui, "les élus sont, pour la plupart, issus de scrutins truqués, les responsabilités civiles et militaires au niveau local sont concentrées entre les mains de gens du dakhil. Je suis sûr qu'on aurait moins de problèmes si des Sahraouis géraient la région. Les dakhilis ignorent nos traditions, notre mentalité et notre mode de vie". Parfois, l'incompréhension culturelle donne lieu à des malentendus politiques. Exemple : - la mort de Hassan II en 1999, les autorités n'avaient pas du tout apprécié que les gens ne manifestent pas leur tristesse et leur désolation dans la rue. Défiance envers la monarchie ? Pas du tout ! "C'est ne pas connaître les traditions sahraouies qui imposent un deuil discret dans les maisons", explique un Laâyouni.
      Ici, la revendication identitaire est plus présente qu'ailleurs. Un tour dans le souk de la ville suffit pour s'en rendre compte. Sur deux ruelles parallèles, deux marchés. Dans le premier, on trouve des produits du dakhil et les boutiques sont tenues par des non Sahraouis. Le deuxième est quant à lui un marché sahraoui à 100%, jusque dans l'appellation de quelques boutiques en hassani (dialecte local).
      Al Batoul Daoudi, militante locale de l'association civique Afak et responsable de programmes à l'agence de développement social de Laâyoune, résume le problème en une seule image : celle d'un enfant longtemps séparé de son père. Lors des retrouvailles, ce dernier le gâte jusqu'à l'éxcès et comme cela ne peut durer éternellement, les gâteries cessent et l'enfant se révolte, cherchant d'autres gâteries, ailleurs. Transposez le père au royaume et les retrouvailles à 1975. A l'agence de développement où exerce Al Batoul, on se plaint d'un autre problème, celui du manque d'initiative des jeunes de la région. Chaque année, l'agence finance des projets de développement. Et chaque année, c'est la même gaère pour convaincre les promoteurs locaux de présenter des dossiers de candidature.
      Autrefois nomades, autonomes et débrouillards, les jeunes de la région sont, depuis plusieurs années, devenus dépendants de la fameuse carte de l'entraide nationale. Passés du rang de privilège accordé aux nécessiteux à un véritable droit réclamé par tous, "la carte", comme on la désigne familièrement ici, octroie sans retour 1350 DH mensuels à chacun de ses détenteurs. Avec plus de 7000 salariés, l'entraide nationale passe pour le premier employeur de la région. Par ricochet (l'enfer étant pavé de bonnes intentions), cette même entraide nationale entretient 7000 chômeurs qui n'ont aucune raison de s'activer.
      En quittant Laâyoune vers Smara, derrières les nouveaux locaux du CRI (Centre régional de l'investissement), apparaissent les camps d'el Wahda. Un décor désolant de briques rouges, de tôles ondulées et de paraboles. Un Sidi Moumen en plein Sahara. En tout, 30.000 âmes survivent dans cet amas de pierre. Des camps pareils, il en existe à Boujdour, à Smara et à Dakhla. En tout, 120.000 personnes, non recensées en 1974, et que le Maroc a voulu inscrire sur les listes du référendum. Depuis 1991, ils sont pris en charge par l'armée qui les approvisionne régulièrement en produits alimentaires. Cela lui coûterait l'équivalent de 55 milliards de centimes par an, aux dires des autochtones. D'abord logés dans des tentes, les habitants des camps ont fini par construire des habitations en dur et à s'installer. Cela a fini par donner naissance aux premiers bidonvilles du Sahara. Sur "l'avenue" principale du camp de Laâyoune, un souk à ciel ouvert. Les habitants revendent les donations de l'armée. Des sacs de farines entassés, des caisses de dattes, de l'huile, du sucre, etc.
      Récemment, de nouveaux logements, 1470 plus exactement, ont été bâtis à l'autre extrémité de la ville pour accueillir une première tranche des habitants du camp. Un autre ghetto aux allures plus urbaines, loin de tout et où des familles entières devront s'entasser dans de minuscules maisonnettes d'une pièce.

      Smara : La forteresse militaire
      "Allé ! c'est bon, ils sont là oui d'accord je vais leur demander". Le policier raccroche et le jeu de questions-réponses commence.
      - Vous venez à Smara pour le tourisme ?
      - Non, pour un reportage.
      - Quel genre de reportage ?
      - Le 28e anniversaire de la Marche Verte.
      - A Smara ???
      - A Smara !
      - Bon, ne bougez pas, je reviens.
      Le policier s'éloigne de quelques mètres et rappelle de son portable. Deux minutes plus tard, il revient vers nous.
      - Je vais vous demander de patienter quelques minutes. Les collègues des RG (renseignements généraux) veulent vous voir.
      - On ne bouge pas.
      Quelques minutes plus tard, quelqu'un appelle le policier sur son portable. Il s'éloigne pour répondre, écoute quelques instants et revient vers nous.
      - C'est bon, pas la peine d'attendre, vous pouvez y aller.
      Nous quittons le barrage de la police installé à l'entrée de Smara, mais dès que nous pénétrons dans la ville, une voiture de la Sûreté nationale nous colle au train. Elle ne nous lâchera que tard dans l'après-midi, quand nous quitterons les lieux.
      Située à une quarantaine de kilomètres au nord du mur de défense, Smara est une des régions les plus sensibles de la région Sud. On dit même que c'est le fief des pro-Polisario au Maroc. Qu'en est-il réellement ?
      D'ici, l'on constate d'abord qu'à cause du mur de défense, le Maroc s'est autoamputé d'une large partie de son territoire. Pourquoi ? Pour une raison stratégique, nous a-t-on expliqué. "La zone en question est un plateau sans reliefs, plat, dégagé et donc vulnérable aux attaques ennemies". Tifarity, la localité où le Polisario a tenu son dernier congrès se trouve dans cette région. Théoriquement dans les frontières marocaines, mais concrètement à l'est du mur de défense, donc non défendu par l'armée, c'est en fait un no man's land que le front appelle triomphalement "zones libérées".
      Dans la rue, on sent que la tension est à son comble. En 1976, la ville n'a pas été épargnée par les rafles générales qui ont touché toute la zone sud, fraîchement récupérée par le royaume. L'objectif étant d'éradiquer dès le premier jour toute éventuelle sympathie pour le Polisario. Tortures, séquestrations, les habitants ne s'en remettront jamais. A ce jour, l'on compte près de 55 disparus dans la seule ville de Smara. Des disparus dont on ignore le sort à ce jour. Cela fait 25 ans maintenant. Des cas similaires existent un peu partout dans le nord du royaume. Mais encore une fois, ici, c'est différent. Une alternative est possible et les esprits vagabondent. Puis il y a eu les événements de 1991. Comme à Laâyoune, un mouvement social qui dégénère. Une répression sauvage qui n'épargne personne. Depuis, Smara vit un véritable état de siège. Les manifestations, sit-ins et marches pacifiques sont systématiquement interdits, les militants persécutés, et, récemment, deux instituteurs, tous deux syndiqués à la CDT, ont été mutés vers d'autres villes.
      Ici, dans l'intimité des maisons, les gens chuchotent leur frustration. Frustration de ne pas avoir droit à la parole, d'être sans cesse réprimés, de n'oser aucune revendication sociale sous peine de la voir interprétée en action indépendantiste subversive, de ne pas profiter de l'élan de libéralisation politique qui semble enthousiasmer le reste du pays.
      Ici, on pense tout bas que quelle que soit l'alternative, elle ne sera pas pire que la situation actuelle. Si vote il y a, et qu'il penche vers l'indépendance, ce ne sera pas par sympathie pour Abdelaziz et ses amis, mais surtout pour sanctionner le Maroc. "Vous, dans le dakhil, vous croyez que nous vivons dans la prospérité à cause des énormes budgets votés pour le Sahara alors que nous nous débattons dans une misère sans fin", lance, presque accusateur, un militant local.
      Pour cet autre membre du FVJ, "les convictions politiques restent personnelles, du moment qu'il est interdit de les afficher publiquement". Le discours est sans ambages. Le plan Baker ? "Acceptable tant qu'il débouche sur un référendum". Par temps orageux, il arrive que des tracts pro-indépendantistes soient distribués dans la ville ou que des petits drapeaux de la RASD soient plantés ça et là. "Croyez-moi, sans adhérer aux idées séparatistes, on prend un malin plaisir à voir des dizaines de militaires ramasser avec hystérie des petits bouts de papiers. Quelque part, cela soulage un peu", confie un ouvrier.
      TELQUEL No 100    8 au 14/11/2003

      Voyage au sahara : La grande boucle (suite)
      Ecrit par DB et YZ  | 07.11.2003

      Dakhla : Poisson et angoisse
      La nuit, les lumières de Dakhla sont visibles à une vingtaine de kilomètres, tellement la zone est plate et dégagée. A l'entrée de la ville, les gendarmes nous arrêtent et nous demandent de nous ranger sur le bas-côté. Nous leur présentons nos cartes d'identité nationale et nous attendons quelques minutes, le temps qu'ils inscrivent nos noms et l'heure de notre arrivée sur leur registre. Deux minutes plus tard, second barrage. Cette fois, ce sont les policiers. L'un d'eux s'approche et nous demande si nous sommes bien les journalistes de TelQuel (!). Impressionnante coordination sécuritaireŠ "Veuillez vous garer sur le bas-côté et présenter vos pièces d'identité. Ça ne prendra que quelques minutes"Š
      Pour une première soirée du Ramadan, la ville est très animée et nous sommes invités à dîner chez l'habitant. Au menu, un grand plat dans lequel sont servis trois énormes loups. A Dakhla, c'est poisson à tous les repas ! Le secteur de la pêche est le principal pôle d'attraction de la région de Oued Eddahab-Lagouira. Presque tout le monde en vit. Ici, on est loin de la politique. Nous sommes chez les Ouled Dlim, une tribu qui a su garder ses distances par rapport aux autres tribus influentes comme les Rguibate. Loin de la politique pour au moins deux raisons : la première est géographique, puisque Dakhla se trouve à plus de 500 kilomètres de Laâyoune, la ville la plus proche. La deuxième, économique, est encore plus simple à comprendre. La cité, prospère, est également loin de la misère et de la répression que vivent les autres villes et le seul débat qui oppose actuellement la population aux autorités locales tourne autour de la durée du repos biologique. Autre petite frustration, la population qui hérite d'une toute petite part du gâteau alors que le plus gros morceau est partagé entre les grosses firmes étrangères installées au port et la poignée de généraux qui disposent chacun de son petit "domaine" de pêche réservé.
      Sur le chemin du retour, nous visitons quelques villages de pêcheurs désertés par leurs habitants. En temps normal, chacun d'entre eux abrite des centaines de personnes issues de la même région (village des Jdidis, village des Sraghna, les plus nombreuxŠ). Pour le moment, tous sont rentrés chez eux et n'attendent que la reprise de l'activité pour revenir. Sur quelques portes fermées, inscrits en caractères grossiers, nous lisons "Epicerie", "Café", "Mesbana" (laverie)Š les clefs sont sous le paillasson et l'animation ne reprendra que quand le poulpe se reproduira.
      Sur la route du retour, le paysage est magnifique et uniforme, sur des centaines et des centaines de kilomètres. Idéal pour la méditation. Que retenir de ce long voyage ? Que les Sahraouis sont frustrés, comme tous les Marocains, par une situation économique et sociale globalement mauvaise. Est-ce une raison pour demander l'indépendance ? Sans doute pas. Sauf que l'Histoire (qui ne se refait pas) leur a proposé cette alternative. Les habitants du Maroc "non contesté" se réfugient dans l'islamisme. Ici, on rêve d'autonomie pour les plus sages, d'indépendance pour les plus excités. Régler le "problème" du Sahara ? Cela consiste, au fond, à régler le problème du Maroc. Créer plus de richesses et mieux les répartir. Le reste, tout le reste, n'est que politique. C'est-à-dire pas grand-choseŠ

      Marche verte : Coup de génie de Hassan II - Par : ARB
      Pas de doute : la Marche verte a été l'inspiration la plus géniale de feu Hassan II. Point nodal d'une négociation avec un Franco mourant, son style pacifique comme sa forte charge symbolique suscitent une ferveur nationaliste sans précédent. Il faut remonter au retour d'exil de Mohammed V pour trouver l'équivalent d'une telle liesse.
      D'une marche, Hassan II frappe 2 coups. Il remobilise une armée dont il se méfie encore après 2 putschs avortés (et l'envoie aux confins du royaume, comme pour en éloigner le péril potentiel)Š et piège la gauche, toujours vaguement menaçante (même si ses cadres les plus "subversifs" croupissent à Derb Moulay Cherif). Dépassés par l'enthousiasme populaire, les partis n'ont d'autre choix que de prendre acte et d'applaudir l'initiative royale. Surtout que la guerre démarre avec l'Algérie par Polisario interposé, et que Hassan II appelle dramatiquement à l'union sacrée face au péril extérieur.
      Avant le 6 novembre 1975, la "monarchie militaire" avait été lâchée par son principal pilier. Le trône paraissait bien fragile et Hassan II bien seul. Une marche plus tard, le roi a renversé la vapeur, et se retrouve à nouveau maître incontesté du jeu. Il a créé une nouvelle situation, imposé une rhétorique à base de "nation" et de "sacré" qui ne laisse aux partis qu'une très étroite mage de man¦uvre. La débâcle de la classe politique marocaine a commencé là. Quant au dossier Sahara, la Marche verte devait en constituer l'épilogue. Elle en a été le commencement.
      Inédit : Une marche et des chiffres - Par : ARB
      Àl'occasion du 28e anniversaire de la Marche verte, TelQuel publie des chiffres inédits, extraits de l'unique ouvrage scientifique consacré à la question (1) (un autre, beaucoup plus "politique", avait été signé Driss BasriŠ).
      C'est ainsi, apprend-t-on, que "sur le plan santé, aucune sélection ne fut instituée. On allait retrouver au sein de ce peuple en marche des malades (des hypertendus, des diabétiques, des ulcéreux, voire des handicapés physiques)". L'enthousiasme, évidemmentŠ Avant de recevoir le célèbre ordre du roi ("Osman, en avant !"), les marcheurs étaient répartis en deux camps, Tan Tan plage (100.000) et Tarfaya (250.000), à raison de 15 personnes par tente. Problème : "les deux camps étaient totalement dépendants, les points en ravitaillement se situant à des centaines de kilomètres". C'est l'armée qui y a pourvu. La ration quotidienne de chaque marcheur était de 250 g sucre, 500 g de farine, 5 l d'eau, 250 cl huile, 100 g de dattes, 1 boîte de sardines, 1 boîte de thon et 1 boîte de lait concentré. Ce qui faisait quand même 35 tonnes de dattes et 700.000 boîtes de conserve à convoyer !
      Cette nourriture, même frugale, devait tout de même être évacuée - et les détritus jetés. Des tranchées de 60 cm de profondeur avaient été creusées à cet effet (les femmes avaient évidemment les leurs), à raison d'une pour 10.000 marcheurs. Même si "les tranchées étaient comblées dès le départ et saupoudrées au chlorure de chaux"Š
      Médicalement parlant, "les risques d'épidémie étaient énormes, la région connaissant des problèmes infectieux importants (bilharziose, fièvre typhoïde, tuberculose, etc.)". En 12 jours, 15.327 consultations médicales ont été assurées dans les 8 hôpitaux mobilisés pour l'opération et moins de 1000 volontaires évacués. On déplore 30 décès dont 2 "par écrasement" (les camions), même si, est-il précisé "aucune personne n'est décédée à la suite d'une affection contractée au cours de la Marche même".
      (1) La couverture médicale et sanitaire de la glorieuse Marche verte", thèse de doctorat présentée par Rachid Bellasri en 1984 à la faculté de médecine de Casablanca.
      Sahraouis : Les tribus qui comptent
      La population sahraouie est constituée de tribus qui ont toujours vécu de l'élevage de troupeaux et du commerce de dromadaires et d'ovins. Quatre d'entre elles comptent parmi les plus grandes et les plus influentes sur le sort de la région.
      D'abord, les tribus de la grande confédération Tekna qui s'étend de l'Anti-Atlas jusqu'aux confins du Mali et dont on ne citera que les Aït Lahcen, les Aït Moussa Ouali, les Aït Oussa, les Yaggoute et les Izerguiyine. Viennent ensuite les Rguibate, divisées en deux grandes fractions : les Rguibate Sahel qui habitaient le Sahara ainsi qu'une partie de la Mauritanie, dont est issu Ouali Mustapha Sayed, fondateur du Polisario ; et les Rguibat Cherk qui habitent, comme leur nom l'indique, l'Est du Sahara et le Sud-est de l'Algérie et dont est originaire Mohammed Abdelaziz, leader du Polisario.
      Troisième grande tribu, celle de Ouled Dlim, qui habite la région de Oued Eddahab, dont une partie a autrefois quitté le Sahara pour s'installer dans la région de Sidi Kacem. Enfin, les tribus Chorfas, dont fait partie l'un des candidats à la présidence en Mauritanie et qui regroupe notamment les Laâroussiyine, les Toubalte, et la grande famille de résistants Maa El Aynine.
      Femmes sahraouies : Elles n'ont pas attendu la réforme
      Quand une femme sahraouie entend parler de la nouvelle Moudawana, elle se sent à peine concernée - quand elle ne rigole pas un bon coup. C'est que la femme sahraouie n'a pas attendu le nouveau projet pour être libre, ni pour être l'égale de l'homme. D'ailleurs, les concepteurs du nouveau texte se sont largement inspirés des propositions formulées par la section de l'Union féministe marocaine des provinces du Sud. Nous avons exposé les "révolutions" du plan à quelques féministes de la région pour avoir leurs commentaires et leurs impressions.
      La tutelle parentale. Le tribalisme, c'est aussi une société fondée sur le cousinage. Quand il n'est pas de la même famille, le mari est au moins originaire de la même tribu que son épouse. Les deux familles se connaissent donc déjà. Se marier sans tuteurs, dans ces conditions, est vécu comme dégradant.
      La co-responsabilité au sein du couple. C'est d'une société matriarcale que nous parlons, et où la femme assure déjà de nombreuses responsabilités, loi ou pas.
      La polygamie. Depuis plusieurs décennies, une clause est systématiquement introduite dans le contrat de mariage des Sahraouies. "La sabiqa wa la lahiqa, wa ida tamma dalika fa amrouha biyadiha", très approximativement : "ni précédente, ni suivante et si cela a lieu, c'est à la femme de décider de son sort". De fait donc, la polygamie est ici quasiment interdite.
      Le divorce. Il n'a jamais constitué un problème au Sahara, comme au dakhil. Ici, le divorce ne dévalue pas la femme. Vu son "expérience", elle a même plus de succès et de chances de se remarier. Dans certains cas, ses cousins organisent même une grande fête pour signifier à l'ex-mari que ce n'est pas la fin du monde, que la vie de son ex-femme vient à peine de recommencer.
      Les tribunaux de famille. Pas besoin, les problèmes se règlent au sein de la tribu. Il est honteux pour un homme de pousser sa femme à se présenter devant un juge pour réclamer ses droits ou ceux de ses enfants. En cas de divorce, les enfants sont automatiquement pris en charge par la famille.

      Médias : Entre Radio Polisario et Télé Mauritanie
      La première scène se passe dans un minuscule café, perdu au milieu de nulle part, entre Smara et Laâyoune, à quelques dizaines de mètres d'un barrage de gendarmerie. A l'intérieur de la pièce, un poste radio égrène des airs sahraouis de musique maure. A 21 heures tapantes, c'est le bulletin d'informations. Un présentateur qui, dans un arabe châtié, félicite l'ensemble du peuple sahraoui à l'occasion du Ramadan, salue "sa lutte pour son indépendance" et liste, en vrac, les messages de félicitations reçus à cette occasion, envoyés par de nombreuses ONG européennes. Vous êtes sur Radio Polisario. Le tenant du petit café n'essaie même pas de diminuer le son à l'entrée de clients non Sahraouis. Ici, comme un peu partout au sud de Laâyoune, la station du Polisario fait partie du paysage audiovisuel local. Une radio de propagande qui s'évertue à présenter les séparatistes comme "le camp gagnant". La recette est simple : seules les "bonnes nouvelles" sont annoncées sur les ondes, ave le ton triomphal qui leur sied. Malgré le brouillage de la chaîne à l'intérieur des villes, les Sahraouis continuent à la capter sur les routes. Ne capte-t-on donc pas de radio marocaine, ici ? Si, une seule : radio Laâyoune, affluent de la RTM. Son message principal : diffuser la propagande pro-marocaine en direction des camps de Tindouf. C'est de bonne guerre. Le paysage audio, ici, se résume à des tirs croisésŠ
      La deuxième scène se passe lors d'un dîner à Dakhla. Autour de nous, des habitants locaux se lancent dans un débat enflammé sur un certain Mouaouiya. Au passage, il est question tour à tour de Omar, Ahmed, de dates qui nous sont totalement inconnues. Plus tard nous apprendrons que c'est du président mauritanien Mouaouiya Ould Sidi Ahmed Taya qu'il s'agit, que les autres prénoms étaient ceux de ministres mauritaniens. Pas de mystère : au sud de Laâyoune, c'est la télé mauritanienne qui réalise les meilleurs scores d'audimat. Ce qui fait dire à cet observateur que "dans cette région, une chaîne régionale ne serait pas de trop". Economique, elle serait à coup sûr rentable, puisqu'elle toucherait aussi les Mauritaniens. Selon ce journaliste local, c'est un public de pas moins de 5 millions de personnes qui peut être atteint. Ensuite, il y a toute la spécificité de la région. Un exemple, en ce mois de Ramadan, des villes comme Laâyoune ou Dakhla rompent le jeûne 25, voire 40 minutes après l'appel à la prière diffusé sur les deux chaînes nationales. Pas très pratique...
      TELQUEL No 100    8 au 14/11/2003

      Liberté de la presse : 100 numéros et une ligne rouge

      Ecrit par Ahmed R. Benchemsi  | 07.11.2003
      Cette semaine, TelQuel fête sa centième édition. Quelle meilleure occasion pour faire un petit point sur l'évolution de la liberté de la presse au Maroc ? A cette idée, un nom, tout de suite, bondit à l'esprit : Ali Lmrabet. Quoi qu'on pense de lui et de ses publications, c'est un confrère, il est en prison pour 3 ans, et c'est insupportable. Mohamed El Hourd est aussi en prison. 4 autres de ses confrères oujdis viennent d'être lourdement condamnés (lire en page 10). Quoi qu'on reproche à tous ces hommes, ils ont été emprisonné pour leurs écrits. Ce n'est pas normal. Des amendes auraient suffi. Et encore eût-il fallu les y condamner à l'issue de procès un peu plus corrects. Il n'y a donc pas de liberté de la presse au Maroc. Ni d'indépendance de la justice. Bref, si on consulte la définition exacte du mot démocratie dans un dictionnaire, le Maroc n'en est pas une.
      Bien. Maintenant que cette vérité est énoncée, si on se calmait un peu ? Bien sûr que nous ne sommes pas en démocratie, c'est un bête constat. Mais examinons de près l'évolution de la liberté de la presse, indicateur démocratique majeur : vu d'où nous venons (4 ans, déjàŠ), nous avons beaucoup avancé. Le nier relèverait de la simple mauvaise foi.
      Le roi ? On en parle tant qu'on veut, et pas nécessairement en bien. Mohammed VI, fair play, laisse faireŠ mais pas toujours. Lmrabet, coupable d'"outrage au roi", n'est en fait coupable que d'une chose : avoir voulu aller plus vite que la musique. L'étape de la caricature insolente va venir. Espérons que c'est Ali qui la matérialisera à nouveau, une fois sorti, une fois le (vrai) moment venu.
      Dieu était le second tabou. Il l'est encore. Le maximum de l'audace consistant à parler de laïcité a été franchi. Nous en sommes là. Je ne suis personnellement pas athée, mais je serais intéressé de lire (ou de publier) les arguments d'un athée. Ne serait-ce que par curiosité intellectuelle. C'est rigoureusement inenvisageable, au Maroc en novembre 2003.
      Reste la dernière ligne rouge officielle : le Sahara. D'accord, il est marocain, mais il pourrait ne plus l'être si les Américains s'énervent, et que notre diplomatie continue à s'enfoncer. Il est vrai que la menace vient des étrangers, les Baker, Bouteflika et consorts. Mais l'unanimité nationale, elle, est sans faille ni reproche.
      Pour célébrer notre centième édition, repoussons ensemble, chers lecteurs, la troisième ligne rouge. Non, l'unanimité n'est pas sans faille : les Sahraouis, principaux concernés, doutent. Dans le grand reportage que TelQuel vous propose cette semaine, beaucoup disent que le Maroc ne leur a apporté que déception et que s'ils ont l'occasion de le quitter, ils n'hésiteront pas. Le régime, sous le tandem Hassan II / Basri, a fait beaucoup de dégâts, là-bas. Cela ne s'est pas beaucoup arrangé depuis Mohammed VI. Alors oui, si référendum il y a, nous risquerions de le perdre.
      La vérité officielle, celle de l'unanimité nationale sur la marocanité du Sahara est, néanmoins, vraieŠ à un détail près : elle l'est pour 30 millions de Marocains, moins un pourcentage indéterminé des 300.000 Sahraouis. Négligeable, statistiquement. Mais c'est à cette "quantité négligeable" que l'ONU demande de voter. La colère (justifiée) d'une poignée de gens risque donc de déstabiliser durablement plus de 29 millions d'autres gens. Dans ce contexte, faire dire aux Sahraouis ce qu'ils pensent vraiment de leur marocanité est-il un acte de sabotage ? Non, Messieurs qui y pensez. C'est un acte de patriotisme. Il s'agit de la priorité nationale numéro 1, vous nous l'avez suffisamment dit. Alors par respect pour cette priorité, ouvrez les yeux. Les Sahraouis sont mécontents de leur sort et une suite de ratages historiques leur donne l'occasion de se venger de leur pays. Cette vengeance aurait des conséquences catastrophiques. Que faire ? Les réprimer encore plus ? C'est cette très intelligente tactique qui nous a menés là où nous sommes aujourd'hui, c'est-à-dire dans de sales draps. Par patriotisme, regardez, Messieurs les responsables, la vérité en face, et renversez la vapeur. Faites en sorte de séduire les Sahraouis. Ecoutez-les, tâchez de les comprendre. S'il le faut, donnez- leur cette autonomie, tout seuls, sans que l'ONU ne vous y accule. En un mot, donnez-leur une raison de croire en le Maroc. Qui sait, peut-être alors y croirons-nous aussi, nous autres du dakhil qui n'avons pas le choixŠ
      TELQUEL No 100    8 au 14/11/2003

      Page Blanche : T'as le bonjour de Lee
      Ecrit par Yassine Zizi  | 07.11.2003

      Avec Driss Bennani, ("Nounours", pour ces dames) on a été au fin fond des confins du Sahara (voir dossier, si vous y tenez), et pendant dix jours, on n'a fait que découvrir des choses. Le Sahara on ne connaissait pas. Enfin si, un peu, grâce à ce qu'on nous racontait à la télé et à ce qu'on lisait dans les journaux et qui peut, grosso modo, se résumer en une phrase : "De Tanger à Lgouira, le Sahara marocain est marocain, le reste, ta gueule ! T'as pas à savoir". Rien sur le mode de vie des Sahraouis, rien sur leurs coutumes et rien sur les rapports entre les hommes et les femmes. Pourtant, on savait que ça ne s'arrêtait pas à l'image qu'on nous donnait, et comme on n'avait rien d'important à faire pendant dix jours, on s'est dit que ça valait le coup d'aller voir.
      Un Sahraoui est quelqu'un de très méfiant et pendant que vous lui parlez sérieusement, il vous répond des banalités mais dans sa tête, il est occupé à vous calculer. Mais, dès l'instant où vous lui plaisez et qu'il a confiance, vous êtes son invité et refuser son invitation peut-être très vexant. On ne connaît pas la réaction d'un Sahraoui vexé (pour cela, il faudra peut-être attendre le référendum), car jamais on n'a refusé une invitation. Même pour rire. Chez tous les Sahraouis chez qui on a été, ça a toujours été le même accueil : le gîte, des repas copieux et surtout, surtout, des litres de thé servis sans interruption et qui vous empêchent de dormir pendant au moins dix jours. C'est que le thé sahraoui, ça n'a rien à voir avec le thé casaoui. Il a presque la couleur du café tellement il est fort et côté sucre, on a mis toute la COSUMAR dedans. Le premier verre vous rend malade, mais petit à petit, on y prend goût et on devient vite accro. La preuve : en trois jours seulement (l'équivalent de 250 verres de thé), on ne demandait plus que ça et passer une heure sans en boire nous rendait hystériques. Chez les Sahraouis, il y a un autre cérémonial. La première fois que vous entrez chez eux, ils prennent un flacon d'eau de Cologne et vous aspergent abondamment de la tête aux pieds. Le premier jour, nous avons été chez deux familles sahraouies et à un certain moment, Driss Bennani s'est penché sur moi et m'a demandé : "Aji, tu crois qu'on pue à ce point ?" Une autre fois, on a été chez quatre familles le même jour et à la tombée de la nuit, dans la rue, à chaque fois que quelqu'un nous croisait, on l'entendait dire : "Tiens ! Ils ont ouvert une nouvelle parfumerie dans le coin ?".
      Les femmes sahraouies ne sont pas comme celles du Maârif ou de l'Agdal. Bien qu'elles ne soient pas très portées sur le piercing et qu'on ne voit pas le haut de leur string, elles sont beaucoup plus ouvertes. Elle peuvent vous inviter chez elles pour boire un verre de thé sans aucune arrière-pensée (du moins en ce qui les concerne) et si leur mari, leur frère ou leur père vous surprend affalé sur un coussin en train de parler politique ou broderie fassie, il ne court pas chercher une arme. Les femmes sont très respectées ici et quand elles divorcent, elles ne se suicident pas car elles savent qu'elles vont vite se remarier et que les hommes les préfèrent à celles qui n'ont aucune expérience et qui ont tout à apprendre. Elles sont aussi très libérales, car plusieurs d'entre elles ont épousé des étrangers sans que personne ne soit choqué. A Dakhla par exemple, on a vu plusieurs femmes mariées à des Coréens (nombreux dans le coin car plusieurs usines-frigos les emploient) et leurs enfants ont tous à la fois les yeux bridés et le tempérament taekwondo. Presque tous les Coréens de Dakhla s'appellent Lee (en quelques heures seulement, nous en avons dénombré 16) et quand quelqu'un veut en désigner un, il ne dit pas "on a passé la soirée avec Lee Chuan Young" qui est difficile à prononcer mais "Tu sais, Lee de Souad a dîné chez nous hier soir"Š
      Bon, il y a mille autres choses à dire sur les Sahraouis, mais comme la place manque, essayez de faire un saut chez eux et vous découvrirez des gens formidables, hospitaliers et chaleureux. Pour y être admis ? Pas sorcier, oubliez d'être faux et soyez naturels.
      Nos dix jours sont vite passés et on a eu du mal à rentrer. Surtout qu'au retour, on allait reprendre nos mauvaises habitudes et recommencer à boire ce liquide jaunâtre et insipide qu'à Rabat et à Casa on appelle thé.
       
      --
      ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
      >                                      A R S O
      Association de soutien a un referendum libre et regulier au Sahara Occidental
      Address:      cp 2229            >            CH-2800 DELEMONT 2
      E-mail: mailto:arso@...    URL: http://www.arso.org
      Tel.:+41 32 422 87 17            >     Fax: +41 32 422 87 01
      >~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
    El mensaje se ha enviado correctamente y se entregará a los destinatarios en breve.